Le psychologue pratiquant la pleine conscience

Bénéfices de la pleine conscience pour le psychologue

L’intérêt de la pratique de la pleine conscience pour le psychologue est mis en évidence par plusieurs auteurs. Cet article est notamment tiré des travaux de Shapiro et Carlson, plus précisément du livre « The Art and Science of Mindfulness: Integrating Mindfulness into Psychology and the Helping Professions » (2017)

C’est ainsi que certains auteurs perçoivent la pleine conscience comme une façon d’être au monde. Elle constitue une pratique spécifique impliquant le développement conscient de certaines compétences pouvant bénéficier aux psychologues. (Shapiro et Carlson, 2017).

Dans la même perspective, Andersen (2005) et Shapiro et Izett (2008) ont recommandé l’entrainement à la méditation de pleine conscience et c’est pour ces auteurs, un moyen permettant de développer les compétences cliniques fondamentales des thérapeutes.

De la même façon, Germer et al. (2005) décrivent la pleine conscience comme un ingrédient primordial dans la relation thérapeutique. C’est aussi, selon eux, un moyen pour les psychothérapeutes de cultiver leurs qualités thérapeutiques.

Ces auteurs ont décrit les différents moyens d’intégrer la pleine conscience dans la relation psychothérapeutique psychologue-patient. Un des moyens consiste en une pratique personnelle de la méditation de pleine conscience pour le psychologue. Cette pratique va avoir des conséquences pour ce dernier et pour son travail thérapeutique avec les patients.

Certains auteurs vont plus loin. Ils suggèrent que la pleine conscience constituerait un facteur commun traversant toutes les thérapies couronnées de succès. Et ceci peu importe l’orientation théorique des psychologues (Martin, 1997 ; Germer et al., 2005).

Au vu de cette hypothèse, il semble primordial d’étudier profondément les apports de la pleine conscience pour le psychologue. Désormais, il convient de présenter les différentes qualités et compétences cliniques développées par cette pratique.

 
Les qualités développées par la pleine conscience pour le psychologue
L’attention et la présence

La définition classique de l’attention nous provient de James (1890, p.403) et ce dernier suggère qu’elle est « la prise de possession par l’esprit, sous une forme claire et vive, d’un objet ou d’une suite de pensées parmi plusieurs qui semblent possibles. Elle implique  » le retrait de certains objets afin de traiter plus efficacement les autres.  »
Actuellement, la psychologie cognitive présente le concept d’attention sous cinq formes. On y compte l’attention divisée, l’attention sélective, la capture de l’attention, l’attention centrale et l’automaticité. (Maquestiaux, 2017)

Selon Shapiro et Carlson (2017), la qualité d’attention d’un psychologue a toujours été un des déterminants du succès d’une psychothérapie. L’habilité à porter et à maintenir son attention est essentielle dans la pratique thérapeutique. De nombreux psychologues, psychanalystes et psychiatres d’orientations théoriques très variées ont souligné le rôle central de cette qualité. C’est ainsi que Freud (1923) témoigna de l’importance de « l’attention flottante » ou de « l’attention en libre suspens ». Il décrivit la situation en ces termes :  » Le médecin analysant s’abandonne, dans un état d’attention uniformément flottante, à sa propre activité mentale inconsciente, il évite le plus possible de réfléchir et d’élaborer des attentions conscientes, ne veut, de ce qu’il a entendu, rien fixer en particulier dans sa mémoire et capte de la sorte l’inconscient du patient avec son propre inconscient ». Cette description partage de nombreux points communs avec la définition de la méditation comme étant un état de silence mental.

Cette qualité d’attention est capitale pour développer une relation thérapeutique positive entre le psychologue et ses patients. Elle est également centrale pour conduire efficacement des entretiens thérapeutiques (Siegel, 2007 ; Shapiro et Carlson, 2017). Le nombre d’année d’expérience du psychologue, sa formation théorique, le nombre de compétences et d’outils dont il dispose, n’ont pas d’importance si ce dernier n’est pas capable de maintenir son attention et de changer l’orientation de celle-ci sur des objets différents (le discours du patient, ses propres sensations corporelles). Dans ces conditions, il sera très complexe de créer un rapport qualitatif avec le patient. Il sera aussi compliqué de percevoir tout ce qu’il se passe lors des entretiens et d’y répondre de manière adéquate. (Shapiro et Carlson, 2017).

La littérature scientifique sur la pleine conscience soutient ce constat. De plus en plus d’études contrôlées démontrent que la méditation de pleine conscience augmente les capacités à diriger et à maintenir son attention. (Jha, Krompinger et Baime, 2007 ; Slagter et al., 2007).
Une étude qualitative de Schure, Christopher et Christopher (2008) a étudié cette question. La population était constituée d’étudiants en psychologie bénéficiant d’un entrainement à la méditation de pleine conscience. Ces étudiants témoignaient, après intervention, d’une plus grande capacité à être attentif lors des entretiens thérapeutiques. Ils témoignaient également être plus à l’aise lors des moments de silence.
En somme, la méditation de pleine conscience semble donc bénéficier à la capacité et à la qualité d’attention du psychologue.

Concernant la présence thérapeutique, elle se définit comme le fait d’amener tout son self à la relation avec le patient. Ceci inclut d’être pleinement dans l’instant présent avec et pour le patient, en laissant de côté d’éventuels objectifs pour soi-même. (Craig, 1986 ; Hycner, 1993 ; Hycner et Jacobs, 1995 ; Kempler, 1970 ; Moustakas, 1986 ; Robbins, 1998 ; Webster, 1998).
Bugental (1987, 1989) décrit la présence à travers trois aspects. On y compte la disponibilité et l’ouverture à tous les aspects de l’expérience du patient, l’ouverture à sa propre expérience avec le patient et la capacité à réagir au patient à partir de cette expérience.

Une étude qualitative de Mc Cartney (2004) a été menée auprès de thérapeutes expérimentés pratiquant la méditation de pleine conscience. Ces derniers étaient interviewés et la question suivante leur était adressée : « En quoi la pratique personnelle de la méditation de pleine conscience impacte les capacités du thérapeute à être présent avec ses patients dans la relation thérapeutique ? ».

Le thème central de la présence émergea des analyses phénoménologiques. Être dans le moment présent était décrit comme la capacité à porter son attention ici et maintenant tout au long de la séance avec le patient. D’après les thérapeutes interrogés, être dans le moment présent impliquait de développer un état de silence intérieur où ils pouvaient ressentir de la paix et du calme. La capacité à être dans le moment présent et à être conscient de la qualité de l’attention déployée permettait à ces thérapeutes d’être en relation avec leurs patients en tant qu’êtres humains. En somme, cela leur permettait d’établir une relation thérapeutique positive.

 

L’état d’esprit

La façon dont les thérapeutes portent leur attention durant les rencontres avec leurs patients est capitale. Rogers (1961) avait souligné l’importance d’un regard positif inconditionnel. Il peut y avoir une façon froide et distante de porter son attention où aucune chaleur humaine n’émerge. Ce type d’attention n’amène pas de réel soutien aux patients et ne développe pas la relation thérapeutique. (Shapiro et Carlson, 2017). A contrario, les attitudes développées par la méditation de pleine conscience se basent sur le non attachement, l’acceptation, le lâcher prise, l’esprit du débutant, l’absence de lutte, l’absence de jugement, la patience et la confiance (Kabat-Zinn, 1990). On retrouve également dans la littérature la notion de chaleur humaine et de bonté. (Segal, Williams et Teasdale, 2002 ; S. L. Shapiro et Schwartz, 2000).

Ces états d’esprit développés lors de la pratique de la pleine conscience améliorent la rencontre thérapeutique. Ils renforçent des qualités spécifiques du psychologue comme la capacité à accueillir les patients dans un état d’esprit d’ouverture, l’habilité à voir ces derniers au moment présent sans jugement et sans attachement aux résultats. Il apparait que ces qualités s’avèrent être essentielles dans une relation de soin. (Shapiro et Carlson, 2017).

Ainsi, Brown et Ryan (2003) ont démontré que des niveaux élevés de pleine conscience étaient associés à des hauts scores concernant l’ouverture à l’expérience. Ces niveaux se mesuraient à l’aide du questionnaire de personnalité NEO Pi-R basé sur le modèle de Big Five. (Costa et Mc Crae, 1992). Thompson et Waltz (2007) ont trouvé que des niveaux élevés de pleine conscience étaient associés avec des scores plus bas concernant le névrosisme et des scores plus hauts concernant l’agréabilité et la conscience.

 

L’auto-compassion et l’accordage affectif intrapersonnel

Selon Neff (2003), l’auto-compassion embrasse trois composantes. On y compte la bienveillance envers soi-même c’est-à-dire être compréhensif vis-à-vis de sa propre expérience plutôt que d’être dur et critique ; l’humanité partagée c’est-à-dire percevoir son expérience comme une partie d’une expérience humaine plus large plutôt que la voir comme séparée et isolée ; et enfin la pleine conscience c’est-à-dire accompagner les pensées et les sensations pénibles d’une attention vigilante plutôt que de s’identifier à ces dernières.

L’auto-compassion est une attitude personnelle émotionnellement positive. Elle protégerait contre les conséquences négatives du jugement interne, de l’isolement, des ruminations mentales, du narcissisme et de la comparaison sociale. (Neff, 2003). La capacité d’autocompassion est particulièrement importante dans le champ de la psychologie et de la thérapie. Effectivement, elle constituerait une dimension cruciale pour le psychologue et pour le bon déroulement d’un suivi thérapeutique (Gilbert, 2005).

Une étude de Shapiro et al. (2007) a exploré l’impact du programme MBSR sur des étudiants en psychologie dans un cursus de formation à la thérapie familiale et de couple. Les résultats démontrent que ce programme amène à des changements positifs significatifs en termes d’autocompassion par rapport au groupe contrôle. Les progrès des participants quant à leur capacité à être en pleine conscience (mesurée à l’aide de la Mindful Attention Awareness Scale) induisaient des changements en termes d’auto-compassion, ainsi plus les étudiants devenaient « mindful », plus ils étaient bienveillants envers eux-mêmes.

La méditation de pleine conscience a donc un effet sur la qualité d’auto-compassion du psychologue.

Concernant la notion d’accordage affectif, on retrouve cette dernière dans la littérature relative à la psychologie de l’attachement et à la neurobiologie. Elle décrit une relation dans laquelle une personne se centre sur le monde interne d’un autre individu. Ce dernier, bénéficiaire de cette attention, se sent compris, ressenti et connecté. (Siegel, 1999, 2007 ; Stern, 1985). Siegel (2007) décrit l’accordage affectif comme un précurseur de la compassion. Il permet d’être en lien avec l’expérience interne d’autrui ou avec soi-même.

La pleine conscience favorise la capacité du psychothérapeute à créer une relation « accordée ». L’accordage affectif est donc un aspect essentiel de la relation thérapeutique (Shapiro et al. 2010). Ces auteurs rappellent que la pleine conscience est pour Siegel (2007) un état d’accordage intrapersonnel où le sujet prend soin de lui-même avec compassion et bienveillance, et quand une personne est capable de cet accordage intra-personnel alors elle peut mieux témoigner un accordage interpersonnel. L’accordage intra-personnel du psychologue va aider le patient à mieux expérimenter cet état pour lui-même. Cela va lui permettre de bénéficier des conséquences positives liées à cet état.

 

L’empathie

Selon Rogers (1957), l’empathie consiste à percevoir le cadre de référence interne d’une personne avec précision, avec ses dimensions et significations émotionnelles, de façon à les ressentir comme si l’on était cette personne, mais cependant sans jamais oublier le « comme si ». En psychologie clinique, l’empathie est donc simultanément un outil de connaissance de l’autre et une attitude favorisant l’alliance thérapeutique. En psychanalyse, on doit à Kohut (1959) d’avoir théorisé le rôle central de l’empathie dans la relation thérapeutique. Il définit l’empathie comme un processus d’introspection vicariante. C’est un processus primordial du point de vue du psychologue afin de parvenir à une compréhension précise de ce que le patient ressent.

De nombreux auteurs considèrent que l’empathie est une condition centrale pour l’efficacité d’une thérapie. Elle aurait un impact majeur dans les résultats des séances psychothérapeutiques (Arkowitz, 2002 ; Elliott et al., 2002).

Ainsi une question fondamentale se situe dans le fait de savoir comment l’empathie peut se développer chez les psychologues. Certains auteurs considèrent la pratique de la pleine conscience comme un moyen pertinent pour cultiver les qualités emphatiques des thérapeutes. (Shapiro et Izett, 2008).

Il convient désormais de citer les études ayant démontré l’efficacité de la pratique de la pleine conscience concernant le développement de la dimension empathique chez les psychologues.

Une étude de Lesh (1970) a démontré que l’entrainement à la méditation Zen (méditation principalement basée sur la pleine conscience) chez des étudiants en psychologie entrainait une amélioration significative de l’empathie par rapport à un groupe contrôle. L’empathie se mesurait dans cette recherche par la capacité des étudiants à évaluer correctement les émotions exprimées par des patients sur des enregistrements vidéo.

Une autre recherche atteste cette étude princeps, c’est ainsi que Shapiro et al. (2007) ont démontré qu’un entrainement de 8 semaines avec le programme MBSR amenait des améliorations importantes concernant l’empathie chez des étudiants en psychologie. La capacité à être en pleine conscience induisait directement des changements positifs quant à la dimension empathique des étudiants. Ainsi plus les étudiants étaient « mindful », plus ils étaient empathiques. Une étude qualitative de Schure et al. (2008) chez une autre population d’étudiants en psychologie arrive aux mêmes conclusions. L’entrainement à la pleine conscience générait chez ces étudiants une capacité accrue à être en relation avec leurs patients ainsi qu’une plus grande empathie vis-à-vis de ces derniers.

Des études en neuropsychologie sur les activités cérébrales générées lors de la pratique méditative attestent les recherches citées précédemment. Elles témoignent que lors des exercices de méditation, certaines zones cérébrales s’activent notamment celles associées à l’empathie. Et plus le méditant est expérimenté, plus la zone est activée. (Lutz et al., 2015)
De manière plus globale, l’impact du programme MBSR a été largement démontré sur l’augmentation de l’empathie chez les professionnels de santé (Krasner et al., 2009 ; Lamothe et al., 2016 ; Asuero et al., 2014).

 

La régulation émotionnelle

D’après Desseilles et Mikolajczak (2013), la régulation émotionnelle recouvre l’ensemble des processus par lesquels l’individu va transformer son émotion, qu’elle soit positive ou négative, pour la rendre plus adaptée à la situation rencontrée. Selon Siegler (2006), il s’agit d’un processus psychologique complexe. Ce dernier recouvre à la fois la capacité à déclencher, inhiber, maintenir ou moduler ses propres affects incluant les sentiments subjectifs liés aux émotions, à certains processus cognitifs (par exemple un souvenir post-traumatique), à certains processus physiologiques (par exemple le rythme cardiaque) et à certains comportements (par exemple le rire).

La régulation émotionnelle est une compétence essentielle pour les psychologues car elle permet de développer une bonne alliance thérapeutique ainsi qu’une relation positive avec les patients (Shapiro et Carlson, 2017). Les psychologues doivent apprendre à réguler leurs émotions pour éviter de réagir de manière impulsive. Ils doivent donc savoir contenir et créer un espace pour ces dernières sans être submergés (Shapiro et Carlson, 2017).

Une illustration de Kornfield (2003) reprend des métaphores traditionnelles du bouddhisme et décrit le lien entre gestion des émotions et thérapie : si on dissout une cuillère à café de sel dans un verre d’eau, le gout sera très salé, cependant si cette même cuillère est maintenant déposée dans un lac immense alors le sel deviendra à peine détectable. Il en est de même concernant la gestion des émotions du psychologue en thérapie, le thérapeute qui par la pratique de la pleine conscience est devenu un très grand « récipient » pourra gérer de grand montant de contenus émotionnels tout en maintenant une attitude emplie de sérénité.

Plusieurs études ont témoigné des bénéfices de la méditation de pleine conscience en termes de régulation émotionnelle pour les soignants. Ainsi Shapiro et al (2005) ont constaté une amélioration de la régulation émotionnelle chez les professionnels de santé qui avait suivi un cycle de 8 semaines du programme MBSR. Une autre étude de Krasner et al. (2009) a démontré une amélioration significative de la labilité émotionnelle chez une population de médecins ayant suivi un programme MBSR durant huit semaines.
Il serait positif pour la recherche que des études s’intéressent à la régulation émotionnelle engendrée par la méditation de pleine conscience spécifiquement chez des populations de psychologues.

 

Le contre-transfert

Pour Freud (1913), le contre-transfert correspond aux réactions inconscientes de l’analyste relatives au transfert du patient. Pour Gelso et Hayes (1998, 2007), il correspond aux réactions qui proviennent des zones de conflits non résolues du thérapeute.

Les réactions contretransférentielles peuvent impacter négativement une psychothérapie. La recherche a démontré que le fait de gérer efficacement ces réactions amenait à de meilleurs résultats thérapeutiques. (Hayes, Gelso et Hummel, 2011). Certains chercheurs se sont alors questionnés sur les moyens permettant aux psychologues de gérer leur contre-transfert et c’est dans cette perspective qu’une étude de Fatter et Hayes (2011) a étudié l’impact de la méditation sur les qualités de gestion des réactions contretransférentielles chez une population de psychologues et d’étudiants en psychologie. Les résultats indiquent que la méditation et notamment l’expérience dans la pratique méditative prédisaient ce type de qualités.

Dans une étude qualitative, Mc Cartney (2004) a interviewé des thérapeutes qui pratiquaient la méditation de pleine conscience et des éléments intéressants sont apparus concernant la gestion du contre-transfert. Ainsi, un thérapeute faisait le constat suivant : « Il y a une confiance dans ma capacité à être attentif à ce qui se passe dans mon for intérieur, ceci témoignant aussi de ce qui se passe chez mes patients, mais je dois être pleinement conscient de ce qui se passe en moi pour être capable d’utiliser à bon escient mes ressentis, mon corps pour les aider ». La méditation de pleine conscience était décrite comme une aide pour gérer les réactions contretransférentielles. En somme, elle permettait aux thérapeutes de percevoir clairement leurs réactions vis-à-vis de leurs patients et à conserver des relations thérapeutiques positives.

En conclusion, la pratique de la méditation de pleine conscience engendre de nombreux bénéfices pour le psychologue. Ces bénéfices se repercutent dans la relation psychologue-patient.

 


Mathieu Crotti, Psychologue, Psychothérapeute, Méditation de Pleine Conscience, Aix-en-Provence